Les particularités du tarot de Viéville

Les exégètes du tarot ont l’habitude de dire que le tarot de Viéville est atypique.

Comparativement au tarot de Marseille auquel est habitué le plus grand nombre, cela semble vrai. Cependant, il serait sans doute plus exact de dire qu’il possède des particularités qui en font sa grande originalité.

Une de ces particularité la plus frappante est l’absence de nom sur les arcanes majeurs (et aussi sur les arcanes mineurs). On retrouve les noms de ces arcanes majeurs intégrés dans de curieux petits textes ; à l’As de denier et au Deux de coupe.

 

Une de ses particularités les plus étonnantes est que les arcanes majeurs ne sont pas nommées. Les noms se devinent sur deux cartes, l’As de denier et le Deux de coupe.

     

Cette originalité présente deux grands avantages.

Premièrement, les arcanes ne sont pas limitées par un nom. En effet mettre un nom à un objet ou une personne c’est, au delà de son aspect pratique de désignation, une forme de limitation : le nom « condamne » à la catégorisation ; l’étiquette accolée définitivement évite le questionnement, la remise en cause formelle. Ainsi, pour certaines cartes, il y aura toujours une ambiguïté et l’on se demandera si l’arcane XXI est LE MONDE ou LE MONDE DEPAR ou encore SAINCT car c’est le seul personnage à avoir une auréole ! On s’interrogera aussi de savoir qui est CESTE DAME et on se demandera qui est AMOVREVX ? Dans d’autres cas cela donnera un nom qui se lira « en diagonale » comme pour l’arcane VIII qui est certainement le PRINS QVYSOIT TRANNAY car le chariot est traîné par ses deux étranges centaures. Et peut-être même traîné AV DYABLE, qui sait ? Le résultat est que les noms ne sont pas figés, « gravés dans le marbre », et qu’il reste de la place pour de multiples combinaisons.

Deuxièmement, cette singularité du Viéville offre une possibilité nouvelle car les noms forment un texte étrange. Pour l’As der denier c’est une sorte d’invocation qui commence par PERE SAINCT FAIT… comme s’il s’agissait là d’une divinité créatrice. Pour le Deux de coupe c’est un aperçu cosmique avec LA LVNE LES ETOILLES et la puissance du feu du ciel avec LA FOVDRE.

Dans le cas de l’arcane XII l’absence de nom sur la carte est une liberté supplémentaire, comme en témoigne cette succession d’arcane XII prisent dans, respectivement, le tarot de Viéville (vers 1650), le tarot Dodal (vers 1700), le tarot de Madenié (1709) et le tarot Conver (1761).

 

On voit que l’absence de nom dans le Viéville nous donne le chiffre XII comme indiquant le haut et le bas. Dans le Dodal et le Madenié, la présence du nom introduit une ambigüité et la double possibilité de la lévitation ou de la pendaison. Puis, irrémédiablement, d’une position de lévitation dans le Viéville, le Dodal et le Madenié, le personnage de l’arcane XII se retrouvera dans la position du pendu à partir du Conver. Dans l’édition du XXème siècle du tarot de Marseille de l’éditeur Grimaud, le personnage de l’arcane XII est définitivement pendu. C’en est fini de la lévitation et de cette subtile sensation où le personnage de l’arcane XII du Viéville semble propulsé – les mains qui le poussent dans le dos – dans une giration étourdissante.

On ne manquera pas de remarquer que le personnage de l’arcane XII – que nous n’appellerons pas PENDVE car il est en lévitation – a une jambe rouge et une noire. Le rouge et le noir sont les deux couleurs alternatives du Viéville, elles représentent les deux polarités antagonistes, l’action et l’inaction, le mouvement et l’inertie. Ici l’on voit que l’action du « lévitant » est contrariée car sa jambe rouge est derrière la jambe noire et repliée.  L’action est contrariée mais non pas arrêtée car le pied droit est de couleur rouge . Notre « lévitant » est aussi un danseur…

  Une autre caractéristique essentielle du tarot de Jacques Viéville est la richesse de sa représentation. Nous ne citerons qu’un exemple, qui parle de lui-même. On comparera l’extrême dénuement du Trois de denier du tarot de Marseille de l’édition Grimaud avec l’exubérance du Trois de denier du Viéville. Et l’on se demandera à juste titre où est passée l’information, pourquoi ce foisonnement de détails a-t-il été effacé dans cette réinterprétation moderne du tarot ?

   

Pour le tarot de Viéville il s’agit d’abord et avant tout d’une extrême précision de la représentation. Au premier coup d’œil il semblera au lecteur que c’est exagéré tellement le trait du dessin dans le Viéville apparaît au contraire imprécis et grossier. Il ne faut pas se fier à certaines apparences. Dans la carte suivante, l’arcane VIII, le dessin du prince semble anarchique : pas de bras gauche, une main droite approximative, des épaules de guingois. Pourtant la précision de la représentation est inverse à la première impression qu’elle peut donner… voyez comment la main droite du prince est sectionnée par le triangle gris acier  et comment les deux fleurons de la couronne captent l’onde !

 

Les habitués du tarot de Marseille ne manqueront pas d’être surpris par le fait que l’arcane VIII est ici le chariot et non pas Justice. Voici un extrait de mon ouvrage « Les Mystères du tarot de Viéville, essai de décryptage d’un tarot ésotérique du XVIIème siècle, 1ère partie : les arcanes majeurs « (à paraître) qui devrait, je l’espère, « remettre les pendules à l’heure » :

« Il faut ici ouvrir une parenthèse car nombre d’étudiants du tarot sont surpris que, à l’exact inverse du Viéville, dans la tradition du tarot de Marseille l’arcane VII représente le chariot et l’arcane VIII représente la Justice et parfois sont troublés par l’association du chiffre 8 à la notion de justice.

Le chiffre quatre représente la terre et le trois le ciel, puis comme figures pour le quatre, le carré, et pour le trois, le triangle. Le sept est l’expression du ciel sur la terre et la notion de justice divine, certainement la plus haute conception philosophique avec l’amour divin, est bien rendue dans la nature du chiffre sept. Le huit, expression du double carré, donc reflétant une nature éminemment terrestre, exprime bien la difficulté inhérente à la progression de l’action au sol terrestre et le chariot, le train pesant et lent, est à sa place dans cette succession logique. A l’extrême, seule la justice des hommes, longue et hésitante ou, au contraire, expéditive et inique, et pâle reflet, imparfait, de la justice divine, trouverait éventuellement sa justification comme huitième arcane. Mais nous ne voyons pas, comme nous l’avons démontré, la justice des hommes comme expression de l’arcane YVSTICE.

En complément de cela, on examinera avec profit le Huit de bâton et le Huit d’épée qui tous deux reflètent bien cette passivité du huit, et aussi, en comparaison, la puissante beauté des arcanes mineurs de chiffre sept.« 

Voilà un petit aperçu de cet extraordinaire tarot ésotérique du 17ème siècle qui mérite que l’on s’y attarde quelque peu…ou beaucoup, car au fur et à mesure qu’on l’apprivoise le charme opère.

Nota : tarot de Viéville des éditions SIVILIXI 2012 ; tarot de Jean Dodal des éditions Dusserre (épuisé) ; tarot de Pierre Madenié réédité par Yves Reynaud 2012 ; tarot de Nicolas Conver éditions Boéchat héron ; tarot de Marseille éditions Grimaud.