Pourquoi décrypter les Mystères du tarot de Viéville ?

Il existe une multitude de tarots, et certains d’entre vous se demandent peut-être pourquoi j’ai essayé de décrypter le tarot de Jacques Viéville et pas un autre. Ou même, carrément, pourquoi je n’ai pas réinterprété le tarot et redessiné un tarot à ma façon, en y incorporant de-ci de-là le graphisme, les couleurs et les symboles à ma convenance. Cela aurait été plus simple pour en donner une interprétation plutôt que s’évertuer à découvrir, une à une, les clés de cryptage d’un tarot du XVIIème siècle.

Paul Marteau, dans les années 1930, a réinterprété un tarot de Marseille. Il a choisit le tarot Conver édité vers 1761 et l’a redessiné, recolorié, modifiant tel ou tel détail au gré de ses connaissances et de son inspiration. Le résultat est le tarot de Marseille des éditions Grimaud et son ouvrage Le tarot de Marseille aux éditions Arts et métiers graphiques.

D’aucuns diront que c’est une réussite puisque le tarot de Marseille des éditions Grimaud est (ou a été) le plus diffusé et reste aujourd’hui très connu, une référence.

En réalité c’est une entreprise risquée de redessiner un tarot ancien. A tous moments, on peut effacer un trait en apparence anodin et altérer une signification. Prenons l’exemple du Dix d’épée. Paul Marteau l’a redessiné – réinterprété – comme à son habitude en respectant une symétrie stricte, très stricte, trop stricte. Dans la Nature, une telle symétrie n’existe tout simplement pas. Les bâtisseurs, les sculpteurs et les graveurs de jadis l’avait bien compris qui polarisaient systématiquement ce qui en apparence se devait d’être symétrique. La droite et la gauche – le soleil et la lune en alchimie – sont deux aspects bien distincts, séparés de l’unité originelle.

 

Dans son ouvrage Le tarot de Marseille Paul marteau donne cette signification du Dix d’épée :

« MENTAL : Jugement équitable, humanitaire.

ANIMIQUE : Satisfaction et accord mystique sur tout sentiment, dans un amour épuré. Affection très élevée.

MATERIEL : Philosophie devant les choses matérielles. Etc… »

Le tarot de Viéville en permet une toute autre vision, diamétralement opposée.

Le Dix d’épée représentent deux épées croisées selon l’expression « croiser le fer ». C’est un duel, un affrontement dur, violent. C’est la carte de la rupture ; du divorce parfois, selon l’entourage.

Le tarot de Viéville traite cette carte d’une manière bien différente de celle de Paul Marteau, et même bien différente de celle du tarot de Conver originel. Par son graphisme subtil le Dix d’épée du Viéville dégage une sensation oppressante avec la mandorle de fourreaux massive et désaxée. Les épées paraissent définitivement enchevêtrées, empêtrées dans la mandorle, marquant ainsi l’enchaînement irréversible de l’action, de cause à effets. Une vilaine tache d’encre noire sur la poignée et la garde d’une des épées – celle qui est dans la direction de l’avenir – donne la vision d’une action qui va s’inscrire dans la noirceur d’une manière indélébile. Une poignée et les deux lames montrent discrètement des cassures, des amorces de ruptures. Une autre tache d’encre noire se porte sur une des deux lames d’épée. Qui plus est, le Dix d’épée est la suite et l’aboutissement des cartes précédentes : le Huit et le Neuf d’épéemarquent des détails similaires en sens.

Le Dix d’épée est la carte de « l’harmonie par le conflit ».

Cette analyse repose sur des faits concrets : tout un chacun peut ressentir et vérifier objectivement ce caractère du Dix d’épée du tarot de Jacques Viéville.

De la comparaison entre ces deux tarots de factures différentes, on retiendra que « le diable se cache dans le détail » comme le dit le proverbe, et que la suppression de cette multitude de détails en apparence inutiles conduit à un plus ou moins grand appauvrissement de la signification du tarot.

En définitive, c’est la cohérence de l’ensemble du jeu du tarot de Viéville qui fait sa valeur.

Le tarot de Marseille de Jean Dodal de 1701 – aujourd’hui épuisé et dont c’est une ambition des éditions SIVILIXI de le rééditer – a conservé cette approche « parlante », signifiante, dans ses arcanes mineurs. Cela confirme que certains maîtres cartier de cette époque connaissait le sens des détails – et même des détails en apparence les plus insignifiants – qu’ils inscrivaient dans les cartes de leur tarot. Je suis convaincu que nombre de maîtres cartier du XVIIIème siècle ne connaissaient plus le sens caché, ésotérique, de leur production. Ils se contentaient de reproduire plus ou moins fidèlement les tarots les plus à la mode.

Un seul exemple pour illustrer mon propos. Que peut bien signifier le demi-cercle représenté dans le dos de la Reine de denier ? Dans le Viéville c’est une image subliminale d’une subtilité inouïe, extrêmement bien dissimulée. C’est un apport de sens supplémentaire, une indication quand à la nature intime de la reine. A contrario, dans la grande majorité des autres tarots, je pense que c’est un vestige incompris, un détail maintenu par tradition, reproduit plus ou moins fidèlement, mais dont on a perdu le sens.

Cela ne s’est pas arrangé par la suite, et victime de tant d’interpolations le tarot a perdu de sa cohésion. Il s’est progressivement vidé de sa substance. De là la perte de sens que je constate aujourd’hui dans les tarots contemporains, tout particulièrement au niveau de la logique des couleurs. L’agencement des couleurs des tarots modernes paraît nettement plus esthétique qu’ésotérique.

Pour autant faudrait-il s’interdire de dessiner un tarot moderne ? Non, certes non, mais pour réussir une telle gageure – dépasser un tarot du niveau du Viéville ou du Sola Busca – il convient, au minimum, d’être conscient des écueils.

Un symptôme de cette perte de sens se reconnaît aujourd’hui dans cette habitude de plus en plus répandue dans la pratique du tarot divinatoire de ne « tirer«  que les 22 arcanes majeurs et d’ignorer les 56 autres arcanes mineurs (au point, d’ailleurs, qu’il n’est pas rare de trouver des éditions récentes de tarots de 22 cartes seulement). Il est probable que plus personne aujourd’hui ne puisse donner un sens objectif aux arcanes mineurs en raison de la perte d’informations dont a été victime le tarot au cours des presque trois cent dernières années (notons cependant qu’un sens subjectif peut être donné empiriquement par la pratique de la divination). Il faut retourner aux tarots anciens pour essayer de retrouver le sens originel ; au moins pour les arcanes mineurs.

Car quel dommage de se passer des arcanes mineurs ! Se limiter aux 22 arcanes majeurs est un grand appauvrissement.

L’impossibilité de comprendre les arcanes mineurs avec les tarots modernes, de donner un sens qui soit autre qu’arbitraire ou conventionnel, a été à l’origine de ma recherche d’un tarot ayant conservé un sens objectif qui soit inscrit sous formes d’informations codées décryptables.

 Au fur et à mesure de l’avancée de mes recherches, le tarot de Viéville m’est apparu comme l’un des rares tarots ayant conservé suffisamment d’informations cohérentes pour espérer le décrypter. De la première à la dernière carte la cohésion s’est avérée fabuleuse.

A titre de comparaison, pourquoi n’ai-je pas décrypté le tarot anonyme de Paris qui pourtant est d’un niveau exceptionnel ? Parce que sa cohésion générale m’échappe. Par exemple, la série des bâtons est très instructive : le croisement des bâtons, les oppositions de couleurs, leurs positions dans le carré terrestre ou le carré céleste forment un ensemble du plus haut intérêt. Au contraire, la série des deniers m’est apparue opaque, quasiment incompréhensible. Bien sûr c’est probablement un avis subjectif. Une autre personne pourrait avoir le sentiment contraire. Mais c’est ainsi et dès lors l’entreprise solitaire – ô combien le travail de décryptage en équipe serait plus productif ! – de décryptage complet ne peut se faire.

 Aujourd’hui que cette étude sur le tarot de Viéville touche à son terme, je dois dire qu’il s’est révélé extrêmement surprenant. J’ai été récompensé de mon postulat de départ,  essentiellement intuitif, qui supposait que ce tarot était une perfection car cela m’a permis en grande partie de comprendre les mécanismes et les buts de ceux, maîtres cartier ou autres, qui jadis ont conçu ces étranges images. Au point que c’est une véritable énigme d’imaginer qui a pu concevoir ce tarot exceptionnel. En tous cas son concepteur ne s’appelait probablement pas Jacques Viéville de son vrai nom, pour la simple et bonne raison que le nom incomplet IAQVE VIEVIL· tel qu’il apparaît au Deux de denier se justifie dans le seul but de former un codage aux sens multiples et convergents, un cryptage ésotérique dont une des clés est le chiffre 69.

Vraiment, la Rota, – le nom ésotérique du tarot – est un Mystère et le tarot de Viéville un de ses plus fidèle serviteur.