Pendu sans jugement

  Certains d’entre vous auront sans doute remarqué que sur des tarots anciens le chiffre romain du douzième arcane, le pendu, est soit écrit sous la forme IIX soit sous la forme XII. C’est fort étrange. Il semble que les maître-cartiers n’étaient pas d’accord sur le fait de mettre le chiffre 12 sous la forme classique XII ou sous la forme équivoque IIX. En se rendant sur le site d’Yves Reynaud http://tarot-de-marseille-heritage.com à la galerie des tarots historiques et en passant en revue les différentes versions de l’arcane XII, on s’aperçoit qu’un changement s’opère à partir de la deuxième moitié du XVIIIème siècle : Les jeux où 12 est écrit IIX sont de 1709, 1718, 1736, 1745 et 1793. Aussi, le Dodal de 1701. Les jeux où 12 est écrit XII sont de 1739, 1750, 1751, 1760, 1782, 1839 et 1890. Scan-XII-Vieville-Dodal-Madenie-Conver0001   De gauche à droite arcane XII du Viéville (1650), du Dodal (1701), du Madenié (1709) et du Conver (1761). Alors, à première vue il semble que le bons sens l’emporte après 1750 parce qu’écrire XII à l’envers est une aberration. Mais était-ce bien le cas ? Avant 1750, pour lire le chiffre 12 sous sa forme normale XII il fallait « dépendre » le pendu, lui mettre la tête au ciel. Il devenait ainsi en lévitation. Dans un équilibre précaire et impossible le personnage offrait la possibilité d’une autre posture. Donc d’une autre lecture. Dans le Viéville le chiffre XII dans son sens normal se trouve ainsi au sommet de la carte, au ciel ; qui plus est, il n’y a pas le nom PENDVE figurant sur l’arcane, et donc le lecteur non-conditionné le mettra naturellement dans le bon sens : en lévitation !cartes_LABO.indd Dans « Les Mystères du tarot de Viéville » je décris cette posture comme un mouvement rotatif, un mouvement de va-et-vient dans ce qui constitue une sorte de portail car des mains poussent le personnage dans le dos. Voilà donc une figure que l’on peut lire dans le Viéville sous trois aspects : premier aspect en lévitation, mais aussi dans un deuxième aspect décrivant un mouvement rotatif où le personnage passe et repasse dans le portail sous une impulsion extérieure, et troisième aspect PENDVE. Avant 1750 il y avait donc deux possibilités : un personnage pendu ou en lévitation. Le lecteur avait le choix. Après 1750 il n’y a plus qu’une solution : un pendu. Le lecteur n’a plus le choix. Notre personnage est pendu sans autre formes de procès. Dès lors nous sommes en droit de nous demander s’il ne s’agit pas là d’une perte de sens. Ajouté à d’autres faits sur lequel nous auront l’occasion de revenir, cette permutation que l’on tient en première analyse de bon sens, devient en réalité une interpolation, autrement dit une perte de sens et semble confirmer qu’à partir d’une certaine époque les maître-cartiers avaient perdus la signification de ce qu’ils imprimaient. cropped-onde-vii