L’interprétation du trois de denier

Cet article est un extrait de l’ouvrage « Les Mystères du tarot de Viéville, essai de décryptage d’un tarot ésotérique du XVIIème siècle » :

LE TROIS DE DENIER

Description

Trois deniers sont disposés en triangle au centre d’une végétation opulente. Deux fleurs rouges dessinent une figure de cœur au-dessus du troisième denier. Les tiges passent entre les deux deniers et la végétation se répand dans le haut et le bas de la carte.

Impression

C’est à un déchaînement végétal auquel nous avons affaire ; feuilles et tiges paraissent exploser depuis un centre entre les deux deniers. Dans ce fouillis de feuilles et de tiges convulsées, les deux points rouges des fleurs se distinguent mais le centre visuel de la carte est bien cet étranglement entre les deux deniers.

L’endroit de l’envers

Décidément, le tarot de Viéville est avant tout une quête du sens et il est parfois difficile de s’orienter dans ce labyrinthe crypté. Au Trois de denier nous nous trouvons face à un dilemme qui sera dorénavant fréquent dans la série des mineurs : déterminer où se situe le haut et le bas. Avant tout, il ne faut pas se baser sur le tampon BR de la Bibliothèque Royale, ancêtre de la BNF, la Bibliothèque Nationale de France, puisque ce tampon a été rajouté par le conservateur à l’emplacement de ce qu’il a supposé être le bas de la carte et cela ne constitue qu’un artefact. C’est pour cette raison, afin de retrouver l’état originel du jeu[1], que dans la nouvelle réédition du tarot de Viéville les tampons BR ont été effacés électroniquement.

L’opération de définir le haut du bas est plus complexe qu’elle n’y paraît car, bien sûr, il y a une logique à toutes les dispositions des cartes. Nous savons que le Viéville est ordonné avant tout selon le paradigme du Ciel et de la Terre où s’affrontent Esprit et Matière. Donc, nous voyons bien dans le cas du Trois de denier, selon la façon dont on positionne la carte, le triangle formé par les trois deniers est soit dirigé vers le Ciel, soit vers la Terre : la pointe du triangle désigne alors la direction que prennent les énergies et la signification de la carte change du tout au tout. Aussi, le triangle, d’après le sceau de Salomon, devient ainsi soit feu, soit eau.

Les traces-fantôme en filigrane vont nous apporter une indication car nous savons que les cartes sont appariées. Le Trois de denier est relié au Six de denier et l’examen des traces-fantômes nous donne la position relative de l’un par rapport à l’autre : si le Trois de denier a le triangle dirigé vers le haut, les roses positionnées dans le carré céleste, alors le Six de denier a ses grosses feuilles vertes dans le carré céleste ; ce qui est pour ce dernier une position de déséquilibre comme nous le verrons. Voilà donc une précieuse indication et notre responsabilité se limitera à faire un choix quelque peu arbitraire entre ces deux positions pour la bonne lecture de cette étude.

Il y a donc une confusion du sens volontaire de la part du concepteur du Viéville. Le lecteur devient autonome pour interpréter le sens selon son intuition, sa propre perception momentanée du Ciel et de la Terre. Ce choix du sens devient un acte personnel du lecteur et c’est une métaphore de la sagesse ou de la folie du monde. Dans le monde physique il y a un haut et un bas : nous sommes sur terre et la gravité ordonne toute chose selon cette loi en apparence immuable. Mais dans le monde de la raison la confusion du sens est aisée, elle peut être générale car il ne manque pas de mirages qui puissent nous faire mettre « le monde à l’envers ».

Cependant, dans la pratique, il ne faut pas oublier qu’aucune carte n’est isolée, elles sont reliées les unes aux autres, et comme le pendu de l’arcane XII est soit en lévitation, soit bel et bien pendu, c’est l’entourage qui détermine le sens circonstanciel de la carte.

Les deux roses

Encadrant le denier du haut, deux fleurs, dans un élancement végétal, forment une belle figure de cœur. Ce sont des roses rouges.

Les roses sont souvent considérées comme l’apothéose du règne végétal par la texture de leurs pétales qui paraissent charnelles ; par la délicatesse de leurs couleurs dont le rose, mélange de blanc et de rouge, est emblématique ; par leur parfum d’une finesse incomparable et par leurs épines, expression de la dureté de la condition terrestre. Comme le lichen est à la frontière des règnes minéral et végétal, la rose est à la frontière des règnes végétal et animal car elle est l’expression de ce qui veut dépasser sa condition initiale, exister dans une autre dimension. C’est une des principales raisons pour laquelle elle est un symbole si prisé des mystiques occidentaux[2], parce qu’analogiquement, l’homme, lui aussi, est à la frontière du règne humain et du règne divin. Ce que Jésus traduisait par « Vous êtes des Dieux[3] ! ».

La rose est rare dans le Viéville puisque nous l’avons trouvée seulement au sommet de la chaire de l’astronome de l’arcane XVII. Ici nous avons deux roses dont le rouge traduit la nature active. Leur dessin montre des différences entre elles, car elles sont polarisées. Ces roses sont le prolongement des deux fleurs du Deux de denier, le jour et la nuit. On remarquera que l’Œil du Deux de denier se retrouve dans l’angle du futur céleste, mais seulement à l’état de trace. C’est une indication et la rose de gauche correspond au jour, à la lumière.

Toutefois, il faut discerner un autre schéma où les roses sont l’expression d’une polarité et d’une activité (voir schéma).

Ce schéma se rapporte aux polarités cerveau gauche, analytique et solaire, et cerveau droit, analogique et lunaire, qui, comme nous le savons, forment une clé fondamentale du tarot de Viéville. Les roses sont le point de départ des énergies et les tiges représentent les canaux par lesquelles elles circulent et qui se croisent entre les deux deniers. Ce point névralgique est le nœud où les roues entraînent les énergies qui se déversent dans le carré terrestre et aboutissent dans la zone du présent terrestre. D’ailleurs, le cœur dessiné par les deux roses se reflète inversé mais imparfaitement dans le carré terrestre.

Le cheminement des énergies va du haut vers le bas mais aussi du bas vers le haut comme l’indiquent les naissances qui dessinent des flèches sur les tiges. Dans ce schéma de circulation des énergies nous retrouvons le S spirale du Deux de denier mais dédoublé. Ici, la polarité, combinant le mouvement primitif de la spirale, est en action. Cela se traduit par cette débauche d’énergie, cette exubérance végétale sans autre équivalent dans le Viéville. Cependant le flux d’énergie est si puissant que le contrôle reste difficile. Nous avions décrit ce paroxysme végétal comme la poussée de la végétation sous l’effet de la chaleur après de fortes pluies, un peu comme dans un climat tropical. La fertilité et les conditions favorables amènent donc un certain désordre, une croissance parfois désordonnée. Analogiquement et rapporté à la polarisation cerveau droit/cerveau gauche, c’est aussi la marque d’une pensée, d’un mental fertile mais sujet à la dissipation.

Figure 12 : Schéma d’activité du Trois de denier

Dans le carré terrestre, les énergies se sont croisées et nous retrouvons le schéma corporel du côté droit correspondant au cerveau gauche et inversement. Nous voyons le fort apport de lumière (le jaune qui déborde) dans le futur terrestre où le bourgeon dessine une sorte de couronne et la feuille qui se développe dans l’une des rares ouvertures du cadre de la carte exprime une expansion dans le futur. De l’autre côté, l’expansion est forte mais contenue par le cadre et l’on observera la feuille recroquevillée dans le passé terrestre que l’on rapprochera des racines de l’arbre de la Lune de l’arcane XVIII.

Il est intéressant de s’attarder un peu sur l’épine de la rose de droite. L’épine est ce qui blesse comme nous l’avons vu dans la blessure au pied. Là, comme production de la plante, elle est la réponse défensive à la perception du danger. Si l’on extrapole, c’est un réflexe de peur ici associé au cerveau droit analogique. Cette spécificité de la polarisation cérébrale serait vérifiée scientifiquement :

« En outre, la reconnaissance des émotions exprimées par un visage ou le ton d’une voix est très compromise en cas de lésion droite. Par exemple, un patient au cerveau droit endommagé assiste, sans trahir peur ni dégoût, à la projection d’un film chirurgical plein de détails que les sujets normaux ne supportent pas.[4] »

Les trois deniers

Le triangle formé par les trois deniers est le signe d’une très forte activité, d’autant qu’orienté vers le haut il correspond au triangle feu de l’étoile à six branches.

Le denier du haut a huit dents dans sa couronne intérieure et dessine une étoile à huit branches parfaite. Les roses des cathédrales sont souvent basées sur le chiffre 8 et son multiple 16 qui expriment l’équilibre de la construction dans le monde terrestre du carré, du quatre.

On notera que le denier du haut est seulement en contact avec la rose et la feuille de droite. C’est un détail qui a son importance dans les arcanes mineurs car il indique, en fonction du contexte, un lien, une influence, une corruption, ou même une fuite d’énergie. Dans le cas présent, il se peut que l’aspect intuitif du côté droit du cerveau soit une source de vitalisation du denier à huit dents ; huit ayant une forte tendance passive.

Les deux deniers à la base du triangle forment les roues d’entraînement et ont dix et onze dents. Il est instructif de rapprocher ces chiffres des arcanes majeurs correspondants, compris l’arcane VIII, et l’on voit que, comme nous l’avons expliqué dans la première partie de cette étude, X et XI sont une polarité du passage. Il y a d’ailleurs cette sensation que les deux deniers « broient » les énergies, comme la roue de Fortune de l’arcane X « culbute » les destins, ou encore à l’image de ce point d’étranglement du sablier où s’écoule inexorablement le sable,  rappelant le temps qui fuit et la marche implacable du destin.

Les roues d’entraînement de ces deux deniers sont calqués sur le schéma de circulation des énergies de la spirale en S du Deux de denier où le nœud énergétique se trouve au centre de gravité de la spirale, le V central de la mention «  VIEVIL· » du Deux de denier.

 

Figure 13 : schémas de circulation des énergies entre deux deniers

 

 Les deniers à 12 et 13 dents du Deux de denier nous fournissent une indication et nous donnent ainsi le sens de rotation des roues et également le sens de la spirale. Au Trois de denier nous constatons que le sens de rotation est conforme au schéma initial du Deux de denier.

Le troisième principe

Comparé à l’As de denier statique et au Deux de denier polaire mais peu mouvementé, le Trois de denier apparaît très actif. L’introduction d’un troisième élément est le facteur déclencheur de l’animation : troublant l’équilibre du deux, un troisième principe précipite le mouvement.

C.G. Jung dans son Mysterium conjunctionis nous livre, à partir de la définition des trois Mercure de l’alchimie, une brillante interprétation de la genèse de ce troisième principe :

« Cependant le Mercure n’est pas seulement le médiateur de l’union, mais il constitue en même temps ce qui doit être uni, étant donné qu’il forme l’essence ou la materia seminalis, la matière séminale du masculin comme du féminin. Le Mercurius masculanis et le Mercurius foemineus sont unis dans et par le Mercurius menstrualis (aqua). Dorn en livre l’explication « philosophique » dans sa Physica Trismegisti : au commencement Dieu a créé un monde. Il l’a divisé en le nombre deux : le ciel et la terre. A l’intérieur est caché un troisième principe médiateur, l’unité originelle qui participe des extrêmes. Ceux-ci ne peuvent rien être sans le troisième, et ce dernier ne peut rien être sans les deux autres. Ce troisième principe est l’unité originelle du monde, le vinculum sacrati matrimonii (le lien du mariage sacré). Mais la division en deux était nécessaire pour faire passer le monde unique de l’état de potentialité dans celui de réalité. La réalité consiste en une multiplicité de choses. Mais un n’est pas encore un nombre. Deux est le premier nombre avec lequel commence la pluralité et donc la réalité.[5] »

Sens synthétique

  Le Trois de denier exprime la puissance du ternaire en action dans la spirale dédoublée. Cet afflux d’énergie apporte créativité mais doit être canalisé, équilibré, pour éviter les excès.

[1] Le tampon des bibliothèques sur les documents n’a pour but que de marquer d’un sceau indélébile la propriété de l’institution et éviter ainsi les vols et la revente des œuvres.

[2] Pour les orientaux, le lotus dont la racine se trouve dans la boue (le physique), la tige dans l’eau (l’astral), la feuille à la frontière de l’eau et de l’air (le mental), et dont la fleur s’ouvre tel un couronnement du feu de l’esprit, représente la quintessence symbolique de l’âme du monde.

[3] Citant le Psaume 82. Jean 10, 34.

[4] Cerveau droit Cerveau gauche, L. Israël, p.61, éd. Plon.

[5] Vol.2, p.252, éd. Albin Michel.