L’interprétation de l’arcane IX

Afin de faire connaître l’ouvrage « Les Mystères du tarot de Viéville, essai de décryptage d’un tarot ésotérique du XVIIème siècle, les arcanes majeurs », nous vous livrons ici le chapitre complet consacré à l’arcane IX.

Arcane IX

Description

Un personnage vêtu d’un long manteau ouvre à mains nues la gueule d’un lion.

Impression

Mettre ainsi les mains dans la gueule du lion n’est pas un acte banal, même si le lion n’a pas l’air d’être dans sa meilleure forme, dans sa meilleure position. Certains détails sont intrigants dans cet arcane, comme ce pied nu, la traîne multicolore de la robe ou encore cet étrange chapeau.

Le nom

Nous trouvons le nom A FORCE au deux de coupe associé à l’article indéfini « A ».

Dans son premier sens et sa signification la plus populaire, la force est la puissance d’action physique. Or le mot force à cette particularité de changer de sens en fonction de la préposition qui le précède et l’introduit : la force, considérée par rapport aux êtres et aux choses en général ; en force suggère le passage en force et est l’exact contraire de en souplesse ; de force et par force expriment certes l’effort pour surmonter une résistance mais plus certainement la contrainte, l’absence de choix.

Cependant, à force exprime une tout autre idée : la puissance de la volonté[1], la persévérance, à l’exemple des expressions « à force de courage » et « à force de persuasion ». La fameuse citation de Clausewitz « la force utilisée n’est plus la force mais la violence » exprime bien cette nuance entre fermeté diplomatique et brutalité, entre force de volonté et force physique.

Le héros et la chimère

Il existe de nombreuses représentations de l’homme/héros aux prises avec des animaux fabuleux :

« Depuis le héros Gilgamesh étouffant un lion ou aux prises avec Enki Dou, sorte de minotaure ; en passant par Cuculhain, dans l’épopée irlandaise, qui après avoir tué le chien Culann, capture vivant un cerf qu’il ligote entre les deux timons de son char ; nous trouvons, en Germanie le héros Siegfried maîtrisant cerfs et biches à cheval… et Bellérophon tuant la chimère, préfiguration des saints chrétiens tueurs de dragons, saint George et saint Michel.[2] »

Il est toutefois une figuration classique du héros et de la chimère qui nous intéressera spécifiquement, c’est celle de Samson déchirant le lion.

Cette scène de Samson déchirant le lion est une représentation qui, dans les manuscrits anciens, sans être courante n’en est pas rare pour autant. Elle trouve son origine dans l’épisode biblique du Mariage de Samson avec une Philistine[3] :

« Samson descendit avec son père et sa mère à Timna. Lorsqu’ils arrivèrent aux vignes de Timna, voici qu’un jeune lion rugissant vint à sa rencontre. L’esprit de Yahweh fondit sur lui ; et, sans avoir rien à la main, Samson déchira le lion comme on déchire un chevreau. Et il ne raconta pas à son père et à sa mère ce qu’il avait fait. Il descendit [à Timna] et parla à la femme, et elle lui plut. Après des jours il retourna pour la prendre, et il fit un détour pour voir le cadavre du lion, et voici qu’il y avait un essaim d’abeilles et du miel dans le corps du lion. Il en recueillit sur ses mains et en mangea chemin faisant ; et il alla vers son père et sa mère, il leur en donna et ils en mangèrent ; mais il ne leur apprit pas qu’il avait recueilli le miel dans le corps du lion. »

Un peu plus loin, dans le cours du récit, Samson pose cette curieuse énigme aux Philistins :

« De celui qui mange est sorti ce qui se mange, du fort est sorti le doux. » et il donne la réponse le septième jour avant le coucher du soleil « Quoi de plus doux que le miel et quoi de plus fort que le lion ? »

Figure : Samson déchirant le lion, buffet de l’orgue de la cathédrale de Strasbourg

 

Le texte précise que Samson déchira le lion « sans avoir rien à la main ». Il faut comprendre par là que cet exploit, le héros l’a fait à mains nues, c’est-à-dire par lui-même, sans aide matérielle extérieure. C’est donc par un travail intérieur qu’il réalise cet exploit puisque « il ne raconta pas à son père et à sa mère ce qu’il avait fait. » C.G. Jung nous donne une indication sur la nature de ce travail intérieur :

« Il est frappant que les héros tueurs de lion, Samson et Héraclès, soient dans le combat démunis d’armes… le héros est dépourvu d’armes parce qu’il lutte contre lui-même.[4] »

Ce combat intérieur et personnel correspond à une métamorphose puisque le lion étant mort l’illusion est détruite – c’est-à-dire la chimère, ce qui existait avec tellement de force dans l’imaginaire que cela tenait lieu de réalité – et à la place se fait le véritable travail intérieur symbolisé par l’essaim d’abeilles. Plus tard le héros en recueille le miel – la sagesse nouvelle – et en fait profiter son entourage ; autrement dit diffuse la lumière de sa sagesse nouvelle à ses proches, à ses disciples, qui peu avant étaient inconscient de cette métamorphose puisqu’elle opérait sur un plan intérieur.

La métamorphose est opérée par l’intermédiaire du lion, de l’abeille et du miel qui sont des symboles éminemment solaires. Rudolf Steiner explique le lien puissant qui existe entre l’abeille et le soleil et surtout la capacité de l’abeille, par son effort, à transformer sa nourriture en une substance supérieure :

« Ce qui est très particulier, c’est qu’en hiver l’abeille transforme toute nourriture qu’elle reçoit en une sorte de miel. La nourriture est transformée par l’être qui l’absorbe. Et vous pouvez bien vous représenter que c’est là un processus qui requiert une beaucoup plus grande mise en œuvre de forces que lorsque l’abeille est nourrie avec du miel. Dans ce dernier cas, elle n’a pas besoin de mettre en œuvre les forces nécessaires à la transformation du sucre en miel.[5] »

D’un point de vue ésotérique le miel est un don céleste symbole de régénération :

« Le miel est symbole de mort et de vie (Porphyre), d’engourdissement et de bonne vue (Photius), donné aux initiés d’un degré supérieur comme signe de vie nouvelle (Euripide).[6] »

Après cette mise au point, le parallèle entre l’essaim d’abeilles et le miel dans le corps du lion devient plus aisé à saisir il s’agit de la force nécessaire pour métamorphoser, par l’entremise de la lumière solaire – symbole de la révélation divine – la nature terrestre du héros en une nature plus élevée, quasi-divine.

Cette métamorphose nous la retrouvons aussi représentée à l’arcane IX par l’œuf que pond le lion – visible sous le postérieur, dans l’angle du passé terrestre – ici transposition de l’abeille et du miel et métaphore de l’accouchement, pour signifier la renaissance, le renouveau et la fécondité de la transformation.

Dans cette même série du héros face à la chimère, nous trouvons aussi David, le roi-berger, sauvant l’agneau de la gueule du lion[7] (ici l’agneau représente l’innocence du héros), ainsi que Hercule tuant le lion de Némée :

« A deux mains, Hercule le saisit, le tenant étroitement serré, l’étouffant. Sur son visage, il sentait le souffle du lion. Pourtant, il le tenait toujours à la gorge et serrait. Les rugissements de haine et de peur s’atténuèrent de plus en plus ; l’ennemi de l’homme devint toujours plus faible et s’affaissait. Hercule tenait bon. Ainsi, il tua le lion de ses deux mains, sans armes, grâce à sa force personnelle extraordinaire.[8] »

C’est le même combat solitaire et invisible, dans l’obscurité de la caverne ; ce point critique de la lutte de l’homme et du lion symbolique que Jésus dans le logion 7 de l’Evangile de Thomas nous décrit ainsi :

« Jésus disait :

Heureux le lion que l’homme mangera ; le lion deviendra homme.

Malheureux l’homme que le lion mangera, l’homme deviendra lion.[9] »

Le lion

La patte droite du lion est dressée et quatre griffes sont visibles. Nous avons vu que le lion correspond à la chimère, c’est-à-dire au caractère illusoire de la personnalité humaine, le MOY ; la nature supérieure de l’homme étant le Soi, le SAINCT dans le Viéville.

Selon cette interprétation, il est possible de voir dans la patte griffue animale une projection de l’action de la nature inférieure de l’homme, la personnalité – mais une personnalité puissante, royale, à l’image du lion. Ainsi, la patte est dressée toutes griffes dehors pour signifier que la nature inférieure ne se rend pas sans combattre, que la lutte sera difficile avant que du fort sorte le doux.

Les quatre griffes sont sans doute un rappel de « la quadruple nature inférieure [de l’homme] corps mental, corps émotionnel, corps vital [ou corps éthérique], et enveloppe physique.[10] »

La patte gauche est cassée et cette cassure confirme la nature du combat :

« Cet ennemi apparaît partout dans l’alchimie sous la forme du dragon empoisonné ou crachant le feu, ou encore sous celle du lion. A ce dernier il faut couper les pattes (image dans la Pandora, 1588, p. 227) et le premier ou bien doit être tué, ou bien se tue ou se dévore lui-même, d’après la maxime de Démocrite (l’alchimiste) « la nature triomphe de la nature »[11]. »

On remarquera ce qui s’apparente à une déchirure sur le flanc de l’animal et semble occasionnée par la patte gauche, ce qui traduirait une automutilation. Entre la tête du lion couleur jaune et le corps de couleur chair, se trouve une zone de transition couleur orangé

« Dans la langue divine, la couleur safranée désignait l’amour divin révélé à l’âme humaine, l’union de l’homme à Dieu[12]. »

Ainsi, l’automutilation signifierait « s’ouvrir les flancs » à la révélation divine et transmuer entièrement le corps du lion dans la couleur jaune de la manifestation de la lumière céleste.

La crinière couleur or évoque la nature solaire du lion, et s’apparente a un flot énergétique puissant, un feu plutôt purificateur que dévorant et semble émaner du poing gauche du personnage et « envahir » le corps du lion.

La langue est considérée comme une flamme :

« Elle en possède la forme et la mobilité. Elle détruit ou elle purifie. En tant qu’instrument de la parole, elle crée ou anéantit, son pouvoir est sans limite.[13] »

Pour sainte Hildegarde de Bingen, la langue est en relation avec l’élément eau et indique :

« La montée des eaux lorsqu’elles grossissent lors des inondations. De même qu’on forme les mots avec la langue, de même ces eaux, en montant, forment des vagues. On montre ainsi que l’âme désireuse de monter au ciel incite son enveloppe mortelle à chanter les louanges de son Créateur.[14] »

La couleur rouge dans son sens le plus élevé d’amour divin peut confirmer cette signification, mais l’ambivalence du symbole est latente et la position centrale de la langue au milieu de la gestuelle du personnage suggère que l’attention dans le travail doit être spécialement portée sur la maîtrise du langage, car comme le dit l’Ecclésiaste :

« Beaucoup sont tombés sous le tranchant de l’épée, mais moins que ceux qui sont tombés à cause de la langue.[15] »

Les deux dents, au même titre que les griffes et la langue, témoignent de l’âpreté du combat, car symboliquement ouvrir la gueule du lion c’est voir à l’intérieur du psychisme de l’homme, la partie personnelle et secrète, la part d’animalité auquel la personnalité – le MOY – est attachée et cette part de l’homme terrestre ne veut pas mourir, ne se rendra pas sans combattre. Pour Samson le combat apparaît facile puisqu’il déchire le lion « comme on déchire un chevreau », ce qui revient à dire que le héros Samson a atteint ce niveau d’évolution, de maturité, où la volonté sera suffisamment forte pour vaincre le moi inférieur, la personnalité et laisser place nette à la transformation, la métamorphose intérieure.

Nous avons là le principe de la transmutation alchimique où toute transmutation en direction supérieure s’opère par le sacrifice de ce qui est inférieur.

Le personnage

Nature androgyne

Nous l’appellerons « le personnage » en raison de l’ambiguïté de son identité sexuelle si l’on partage en deux le visage par l’arête du nez, on trouvera le côté droit de type plutôt masculin et le côté gauche féminin.

Nous l’avons caractérisé comme « le héros face à la chimère » mais c’est surtout « l’homme face à lui-même » dans sa nature androgyne qui s’exprime ici :

« L’idéal pour l’homme, c’est d’être fort, puissant, mais de savoir aussi dans certaines circonstances manifester la douceur, la bonté, la compassion comme une femme. Et la femme, de son côté, au lieu d’être toujours chétive, vulnérable, dépendante doit être capable de se montrer quand il le faut, forte et résistante. Savoir se polariser, c’est à cela que je veux vous amener pour votre développement et votre enrichissement intérieurs.[16] »

Jeu de main

La main droite présente deux doigts « amputés » et un autre sérieusement atteint.

Cette blessure est imputable à un coup de griffe du lion, signifiant ainsi, comme nous l’avons vu, que la personnalité, le moi inférieur puissant, royal et solaire, ne meurt pas sans se défendre. Les deux doigts symboliquement retranchés sont l’auriculaire, doigt de Mercure et l’annulaire, doigt du Soleil et de la renommée, ce qui peut signifier que dans la nécessaire métamorphose, l’intelligence mercurienne inférieure et la personnalité rayonnante solaire doivent disparaître.

L’avant bras couleur chair est affecté de hachures recouvertes de noir ce qui donne l’impression qu’elles sont très rapprochées. Cette figuration signifie pour le déroulement de l’action, les grandes résistances rencontrées dans la chair de l’homme, la nature physique. La base du bras droit de couleur noire et comportant 15 hachures renvoyant à l’arcane XV confirme l’origine de cette difficulté. Dans ce même bras le triangle vert pointant vers le haut et s’imbriquant dans les hachures orange donne la nature spirituelle de l’action la régénération (le vert) opérant grâce à la révélation de l’amour divin (l’orange). Les hachures sur l’épaule droite suggèrent l’effort et les résistances rencontrées. :

La main gauche est fermée et l’on peut se demander quelle partie de l’anatomie du lion elle pourrait tenir. On peut l’interpréter comme un coup de poing que le personnage assène sur le museau de l’animal. En fait, comme pour la patte cassée, il s’agit de blesser le lion :

« Le lion est, conformément à sa nature ignée, « l’animal affectif » par excellence. Boire le sang, c’est-à-dire l’essence du lion, signifie donc que l’on s’assimile sa propre affectivité. En blessant le lion, on le transperce en quelque sorte, c’est-à-dire que le sentiment est transpercé par le coup bien ajusté de l’arme, c’est-à-dire de l’intuition aiguë qui pénètre les motifs de ce sentiment. En alchimie, blesser, mutiler le lion c’est, en fait, dompter la concupiscence.[17] »

On remarquera les quatre points à la racine des doigts de la main gauche il s’agit de la représentation des saillies de la main. On les trouve représentées sur les mains des personnages des arcanes III et VII et elles symbolisent la vigueur et la puissance de l’action. A l’avant de la main gauche, un petit détail interpelle au dessus de l’index, un cinquième doigt couleur chair est dessiné. Toutefois, ce ne peut être le pouce et il semblerait que ce soit une goutte de liquide sortant du triangle gris situé au dessus de la main. Cette forme grise est elle-même insolite et paraît dessiner une image subliminale dont l’identification, tel un mirage, est aléatoire.

Le bras gauche jaune or est soutenu par l’édifice géométrique de la même couleur qui suggère une sorte de levier pour démultiplier la force du bras et s’échafaude jusque dans le futur terrestre. Le bras sort du manteau largement orienté vers le futur, dont la couleur extérieure se gradue de blanc, d’azur et de bleu-unit-au-noir. Portal nous dit que dans sa signification absolue l’azur représente la vérité divine, aussi faut-il reconnaître dans le manteau le blanc et le noir se graduant dans le bleu comme le symbole de la lutte pour dégager la vérité

« Le Messie est couvert du manteau d’azur pendant les trois années qu’il initie les hommes aux vérités de la vie éternelle ; mais il porte des vêtements noirs lorsqu’il lutte contre les tentations.[18] »

La position et le mouvement des mains sont identiques à ceux de l’archerot de l’arcane VI. Quand on met les deux cartes côte à côte on voit qu’il y a un lien visuel entre les deux personnages l’archerot fixe d’un œil le lion, l’épreuve future, et de l’autre le personnage ; le personnage quant à lui, regarde d’un œil le mouvement des mains de l’archerot et de l’autre œil regarde son dos et semble lui dire « prépare-toi à l’épreuve ! ».

Le pied nu

Ainsi mis en évidence, le pied nu au contact du sol a, bien sûr, une signification précise.

Une indication nous est donnée par le poète Ovide lorsqu’il décrit la magicienne Médée préparant potions et enchantement pour donner une nouvelle vie à son beau-père attendant le moment propice, elle se prépare au rituel magique « lorsque enfin elle [la lune] brille dans toute sa plénitude et que, sa face étant entièrement reformée, elle promène ses regards sur la terre, Médée sort de sa demeure, vêtue d’une robe sans ceinture, un pied nu, ses cheveux tombant de sa tête nue sur ses épaules ; dans le grand silence de minuit elle porte ça et là ses pas errants, sans compagne.[19] »

Dans une note accompagnant ce texte, le traducteur J.P. Néraudau nous précise

« Médée adopte la tenue rituelle propre aux actes religieux ou magiques ; elle est libérée de tous lien, ceinture ou nœud dans les cheveux qui entraverait l’efficacité de ses gestes. Dans l’Enéide, IV, vers 518, Virgile précise que Didon, avant d’accomplir des actes magiques, défait les lanières d’un seul pied, ce qui doit suffire à assurer le contact de la magicienne avec le sol. La nudité de la tête est aussi une manière de ne rien interposer entre la magicienne et les forces naturelles.[20] »

Le pied nu sur le sol est donc là pour que rien ne s’interpose, dans le rituel magique, à la captation des énergies telluriques et, par extension, il témoigne de cette volonté d’établir une profonde empathie physique et spirituelle avec la Nature secrète et mystérieuse du monde terrestre.

Nous voyons que le pied contourne la queue du lion, symbole évident de l’animalité, de la nature inférieure. La queue est aussi un symbole phallique et « cette partie de l’animal contient toute la puissance de l’animal lui-même.[21] » La queue porte deux dards qui présentent un danger pour le pied du personnage et nous inspire l’image de la blessure au pied comme expression du mythe de la blessure originelle :

« Tout se passe comme si, au lieu de remonter le long de l’Arbre pour leur juste réalisation, les énergies de l’Homme s’écoulaient au niveau des pieds par le trou béant d’une blessure. Voilà pourquoi nous allons voir l’humanité, à travers ses livres sacrés, ses mythes et ses contes, exprimer douloureusement son erreur en traînant un pied blessé avec Œdipe, vulnérable avec Achille, mordu par le serpent avec Eve. Puis nous découvrirons les prémices d’une guérison avec Jacob tenant en sa main, à sa naissance, le talon de son frère Esaü. Nous verrons alors se dessiner le mouvement de pénitence de l’humanité avec Marie-Madeleine, la prostituée, venant oindre de parfum les pieds du Christ et les essuyer de sa chevelure. Nous participerons enfin à la guérison totale de l’humanité avec les apôtres dont, avant la Cène, le Christ, médecin cosmique, lave les pieds.[22] ».

Situé dans la zone cruciale du présent terrestre, le pied est bien établi car tous les orteils sont bien dessinés et deux ongles sont visibles ce qui signifie l’ancrage puissant au sol physique.

Figure : La blessure au pied[23]

Le chapeau et le visage

Le chapeau dessine la lemniscate ∞, symbole de l’infini et marque ici probablement la bonne communication entre les deux hémisphères cérébraux, la bonne circulation des informations. :

Sur le côté gauche, correspondant à l’hémisphère cérébral gauche logique, le chapeau montre les trois couleurs principales de l’Œuvre Alchimique dans leur ordre d’apparition le noir, le blanc et le rouge.

Sur le chapeau, les triangles verts dirigés vers le haut symbolisent des feuilles à la recherche de la lumière et sont signe de vitalité, de vigueur d’esprit. Les triangles imbriqués jaunes dirigés vers le bas symbolisent la lumière et signalent les énergies spirituelles descendantes. Il faut se souvenir que le vert et le jaune sont aussi, dans leur sens négatif, symbole de folie, de dégradation morale ici l’équilibre mental dans l’épreuve est indispensable.

Le décalage du haut du chapeau et son débordement sur le côté gauche marque un déséquilibre signalant qu’un excès d’intellectualisation – correspondant au cerveau gauche logique – au détriment de l’intuition – correspondant au cerveau droit analogique – serait préjudiciable à l’harmonie de la pensée.

La forme du chapeau suggère, en image subliminale, un chat assoupi. Le chat a un rythme spécifique, il dort souvent le jour et chasse la nuit grâce a sa capacité à voir dans les ténèbres nocturnes. Il y a là une inversion des valeurs par rapport à l’homme et, à l’emplacement du cerveau, siège du mental, sans doute une évocation de l’état de veille où l’homme est réputé conscient et de l’état de sommeil où il est inconscient. Le chat assoupi représente donc l’état paradoxal où l’inconscient domine l’homme. Nous savons que la lemniscate sur lequel repose le chat symbolise l’infini et on peut imaginer que l’Œuvre Alchimique – dont les trois couleurs principales sont représentées – serait réalisé si l’homme, par quelque tour de force, devenait conscient dans tous les états que traverse son psychisme, c’est-à-dire conscient dans l’état de veille mais aussi dans l’état de sommeil. La métaphore du chat assoupi sur la lemniscate trouverait ainsi tout son sens ésotérique.

Le regard du personnage est intense et sa direction dans le passé, vers les arcanes précédents, dans la direction où « se lèvent les âmes », produit un effet spécifique, tout comme si le personnage voulait dire « voyez ce qui vous attend » et ferait de lui comme un gardien du seuil avertissant que le passage sera ouvert à celui qui aura réussi l’épreuve.

Et effectivement, seul le regard, « le langage des yeux », peut annoncer cela car la bouche apparaît « mutilée », marquant ainsi le silence du personnage, son mutisme. « Savoir et se taire » tels sont les préceptes du disciple dans « la voix du silence » et nous pouvons faire le parallèle avec le secret que garde Samson en ne disant rien à son père et à sa mère car l’épreuve, le travail, est personnel, intérieur. Hercule étouffe le lion dans le secret de la caverne, il le fait se taire et l’asphyxie ; autrement dit, il ne laisse plus exister la personnalité inférieure. A ce stade, la langue rouge du lion comme organe de la parole présente un danger et le silence observé par le personnage et son regard détourné montre qu’il ignore les gémissements de la nature inférieure chimérique qui, comme jadis, veut vivre et exister par elle-même.

Egalement, nous pouvons observer que le personnage gonfle ses joues. Ce détail note la tension de l’effort car, physiquement et symboliquement, on souffle quand l’effort est fini, lorsqu’il a produit ses résultats. Ainsi le personnage garde son souffle, son énergie.

Mais peut-être est-ce aussi une forme de peur face au combat terrible que l’Esprit devra mener face à la personnalité inférieure, le lion :

« Celui qui doute s’attache une pierre à la jambe. Celui qui a peur retient son souffle.[24] »

Le cou et le buste

La tête se rattache au buste par le cou et celui du personnage est vigoureux. Les tensions et l’effort dans le cou sont notés par les hachures resserrées. L’encolure carrée à la jonction du buste et du cou signifie l’attachement lumineux (le jaune) aux choses du monde terrestre (le carré représente la terre).

La poitrine rouge active, siège du cœur et des poumons, du sang et de l’air, du fluide actif circulant dans le corps, est encadré du noir secret et intériorisé d’où s’articule le départ de l’action, les épaules.

Dans la zone rouge de la poitrine, nous pouvons distinguer comme une sorte de page écrite, séparée par un triangle effilé qui suggère une lame de couteau. Est-ce une métaphore pour dire que ce qui était écrit doit se réaliser et qu’ensuite la page est tournée ?

La queue du paon

Dans le futur terrestre de la carte, partant de l’intérieur du manteau nous voyons se déverser un courant lumineux de couleurs. Hormis le vert, toutes les couleurs du tarot sont présentes, y compris l’orange, discrètement. On remarquera aussi que le noir n’atteint pas le cadre.

Sur la bande jaune, on compte 19 divisions qui renvoient à l’arcane du Soleil. Sur la bande gris/bleu, il y a 33 divisions. Trente trois ans, c’est l’âge qu’avait le Christ à sa mort[25] et par la double figuration du ternaire c’est le chiffre de l’accomplissement du ciel sur la terre car chaque monde (ciel, terre, enfers) est symbolisé par un chiffre ternaire.

Il est possible de faire le rapprochement entre ce flot de couleurs et l’un des stades de l’Œuvre alchimique, la queue du paon :

« L’apparition de Vénus au firmament annonce les plaisirs des sens ; c’est un prodigieux jeu de couleurs que Basile Valentin appelle la queue du paon. Semblable à l’arc-en-ciel elle annonce « le passage prochain de l’humide au sec ».[26] »

On peut voir dans le passage de l’humide au sec la maîtrise des émotions et des désirs – symbolisé par l’élément eau – permettant l’accession aux Feux supérieurs[27] ; ce que semble indiquer le passage suivant :

« La queue chatoyante du paon (cauda pavonis) constitue, dans de nombreux textes ou images, le signe de la transformation visible de substances inférieures en substances supérieures ; elle symbolise aussi parfois un procédé qui a échoué, ne produisant que des impuretés (procédé symbolisé par la caput mortuum, la tête de mort).[28] »

Pour Jung, la phase alchimique de la queue du paon désigne une prise de conscience aboutissant à une série de  transformations :

« Ce jeu de couleurs annonce sa nature de Vénus et de paon (cauda pavonis). Psychologiquement, cela veut dire que, pendant la période où l’inconscient est rendu conscient, la personnalité traverse de multiples transformations qui apparaissent tantôt sous un jour tantôt sous un autre, ce qui entraîne des humeurs de différente nature.[29] »

Ce stade de la queue du paon représente l’achèvement de la première partie de l’Œuvre où la couleur verte, longtemps présente, a disparue au profit d’un rouge pourpre. C’est donc vraisemblablement un processus de régénérescence.

Le chiffre neuf

Neuf est la puissance carrée de trois :

« Chaque monde est symbolisé par un triangle, un chiffre ternaire le ciel, la terre, les enfers. Neuf est la totalité des trois mondes[30]. »

Neuf au carré donne 81 et 8 + 1 = 9, 81 étant « le chiffre parfait de la vie sur terre ».

Neuf est ressenti comme lié à la procréation, particulièrement avec le chiffre 6 par 6 x 9 = 54 et 5 + 4 = 9. Dans cette association, 6 et 9 représentent chacun une polarité et 9 est lié à la gestation les neuf Muses sont nées de Zeus lors de neuf nuits d’amour. L’étymologie du chiffre 9 traduit cette notion de gestation, de nouveauté par son sens littéral neuf, nouveau. Cette parenté se retrouve dans les langues les plus diverses[31]. :

Dans le Viéville le chiffre 9 est matérialisé par le chiffre romain IX, qui se lit 10 – 1, la décade moins l’unité.

Ici, le novénaire représente le stade intermédiaire qui précède la fusion de l’unité dans la perfection de la décade, symbolisée par le X.

Ensuite, nous verrons que le passage du X au XI par la réintroduction de l’unité régénérée correspond à un processus qui consiste à passer du IX au X et du X au XI et que l’on pourrait appeler le passage symbolique de la porte ; la porte étant matérialisée par le chiffre X.

Dans un ordre d’idée parallèle, Hésiode mesure symboliquement le temps qui sépare le ciel de la terre et celui-ci de l’enfer :

« Une enclume d’airain tomberait du ciel durant neuf jours et neuf nuits, avant d’atteindre, le dixième jour, à la terre ; et, de même, une enclume d’airain tomberait de la terre durant neuf jours et neuf nuits avant d’atteindre, le dixième jour, au Tartare.[32] »

Neuf est aussi le premier carré magique dans lequel s’inscrit la puissance carrée de trois

4 9 2
3 5 7
8 1 6

Sens synthétique

Le lion de la personnalité doit être vaincu pour que s’exprime la nature supérieure de l’homme et s’ouvre le chemin vers la lumière. Dans cet âpre combat intérieur l’épreuve est permanente, aussi la vigilance doit être constante et la volonté ne doit pas faillir.

[1] Ou dans un sens négatif, son absence, comme le confirme les expressions du type : « à force de se laisser aller… »

[2] Encyclopédie des symboles, éd. Livre de poche.

[3] Juges, 14.

[4] Métamorphose de l’âme et ses symnboles, éd. Geog, p.639.

[5] Abeilles, fourmis et guêpes, éd. Triades.

[6] Les Mystères d’Éleusis, V. Magnien, éd. Payot, p.135.

[7] David sauvant l’agneau de la gueule du lion, plaque d’argent, Chypre, vers 613-630, New-York Metropolitan Museum of art, et Initiale du Psaume LII, Psautier vespasien, vers 735, Cotton  Ms Vespasian A.I, fol 53r, British Library, Londres.

[8] Les travaux d’Hercule, A. Bailey, éd. Lucis.

[9] Traduction J.Y. Leloup, éd. A. Michel, p.17.

[10] Ibidem.

[11] Les racines de la conscience, C.G. Jung, p.495.

[12] Des couleurs symboliques, F. Portal, p.240.

[13] Dictionnaire des symboles, éd. R. Laffont.

[14] In Encyclopédie des symboles, éd. Livre de poche.

[15] Ecclésiastique XXVIII, 18.

[16] Le langage des figures géométriques, O. M. Aïvanhov, éd. Prosveta, p.71.

[17] Mysterium conjunctionis, C.G. Jung, éd. Albin Michel, tome 2, note 403 p.134.

[18] Emblemata Biblica, MSS. XIIIème siècle, Bibliothèque Royale. In Les couleurs symboliques, F. Portal, p. 158.

[19] Les Métamorphoses, VII, 182. Ovide. Folio classique.

[20] Ibidem.

[21] Faune et Flore sacrée dans les sociétés Altaïques, J.P. Roux.

[22] Le symbolisme du corps humain, A. de Souzenelle, p. 92, éd. Albin Michel.

[23] Cathédrale de Burgos.

[24] Ere nouvelle, communauté, Helena Roerich, éd. Agni Yoga, p.52.

[25] C’est aussi l’âge qu’avait le Bouddha Gautama lorsqu’il vécut son illumination.

[26] Philosophischer Hauptschlüssel, in Alchimie et Mystique, A. Roob, p.150. 

[27] Stade initiatique décrit dans une autre tradition  sous le nom de yoga du feu ou Agni Yoga.

[28] Encyclopédie des Symboles, p. 503.

[29] Mysterium conjonctionis, éd. Albin Michel, tome 2 p.76.

[30] Dictionnaire des Symboles, éd. R. Laffont, Bouquins.

[31] Voir Les nombres, E. Bindel, p.330.

[32] Les Travaux et les Jours, Hésiode.