Le tarot de Paris

Le tarot de Paris est un tarot ancien conservé à la Bibliothèque Nationale de France. Avec le tarot de Viéville c’est un des très rares tarots complets du XVIIème siècle. Il est plus communément appelé tarot anonyme de Paris car le nom du maître-cartier n’apparaît pas dans le cartouche du Deux de denier.

C’est un tarot ancien que l’on peut considérer comme atypique dans la mesure où il est assez éloigné de la forme habituelle du tarot de Marseille, traditionnellement le plus connu et le plus répandu, et s’il a des points communs avec le tarot de Viéville, cependant certains arcanes majeurs en diffèrent considérablement.

On pourrait penser que l’intérêt de ce tarot se limite à cette originalité et le réserve à un cercle restreint de collectionneur de cartes anciennes, mais un examen attentif nous révèle des arcanes d’une complexité surprenante.

Ainsi, la première vision de l’arcane XVI, « LAFOVLDRE », est spécialement déroutante : à travers un magma de jaune, de rouge, de bleu, de vert et de couleur chair nous distinguons, dans le peu de blanc de la carte, un lutin.

Puis nous voyons apparaître un étrange personnage nu à visage animal frappant un tambour. Au plus bas de la carte se trouve un autre personnage à tête de bélier dans une posture que l’on ressent aussitôt comme inquiétante. Enfin, un homme semble dévoré par les flammes. Voilà bien une mise en scène suffisamment déroutante si encore on ne voyait surgir tout à coup, au milieu de cette confusion générale, un œil !

C’est à cet instant précis que vous devez voir apparaître la tête du monstre et que se révèle la complexité inouïe de cette image : c’est de la gueule de la bête, où brûle un homme, que jaillissent des flammes.

Mais où est la foudre ? Car c’est bien le nom de l’arcane. Il y a ici une surprise supplémentaire : le personnage à tête de bélier recroquevillé au plus bas de la carte suggère par sa posture qu’il cherche à se protéger du déchaînement dont il est le témoin. Or si l’on connait les dangers de la foudre on ne connait pas forcément le mécanisme du foudroiement. Ainsi, d’après www.foudre.org, « ne vous tenez jamais debout les jambes écartées, ne marchez pas non plus à grandes enjambées lorsque vous vous trouvez sous un orage. Vous risquez alors d’être en commotion, voir électrocuté, par une tension de pas. La meilleure position est de se pelotonner au sol. » C’est exactement la position du personnage du bas de la carte : il est en position de protection contre la foudre !

Mais quel est la véritable nature de cette foudre ?

Nous pouvons facilement identifier la bête comme le Léviathan que l’on voit sur nombre d’enluminures et qui représente la gueule de l’enfer, l’entrée des enfers. La nouveauté dans cette représentation c’est qu’à la place du Christ secourant les âmes tourmentées dans la gueule du Léviathan, nous avons un personnage à corps humain et à tête animale qui en sort avec un air amusé. Le masque animal représente la bestialité mais aussi l’impersonnalité : on se dissimule sous un masque. Il joue du tambour, c’est-à-dire qu’il imprime son rythme au cours des choses, il impose son tempo. On peut voir cela comme une note de confusion, le rythme endiablé qui modifie les comportements, fait tourner les têtes. Le chef d’orchestre est peut-être cet étrange lutin sur le mufle du Léviathan car il est hiérarchiquement à un niveau plus élevé.

Finalement, le personnage du bas se protège comme il peut de cette foudre qui n’est autre que le déferlement du Chaos, les forces de désintégration devenues incontrôlables par l’affaiblissement des forces de construction. Ainsi, l’arcane XVI du tarot de Paris nous présente une vision très originale et bien différente de celle de la Maison-Dieu de la tradition du tarot de Marseille, mais aussi de LA FOVDRE du tarot de Viéville.

Les arcanes majeurs du tarot anonyme de Paris sont uniques en leur genre, comme l’arcane XIIII où le feu est au cœur de la représentation : ATREMPANCE – une orthographe bien étrange de tempérance – semble éteindre le feu avec l’eau du vase. Bien entendu le feu représenté n’est pas le feu habituel et l’eau du vase est d’une nature plus psychique que physique. Le filet d’eau divise la carte par une diagonale pour signaler que deux scènes cohabitent en une seule image : le monde de feu et le monde terrestre. Le monde de feu, ou monde subtil, désigne en occultisme les plans parallèles au plan terrestre, ce que les théosophes ont appelé le plan astral et le plan mental. Il faut faire ici un petit aparté pour dire que le tarot, avant d’être divinatoire, est fondamentalement ésotérique et l’appellation de tarot ésotérique décrit bien la première et véritable nature du tarot.

Une autre carte très originale est l’arcane XVII, LESTOILLE, où nous voyons un astronome/mathématicien/architecte à son pupitre. Le même arcane du tarot de Viéville représente aussi un astronome tenant un compas de la main…gauche.

Ici l’astronome indique de l’index son étrange chapeau qui n’est autre qu’une miniature de la pyramide de Chéops. Il mesure l’apothème de la pyramide et son chapeau indique que son mental s’inscrit dans la forme merveilleuse de la pyramide. Le sommet du chapeau/pyramide est en contact avec l’angle du fronton du temple. On peut noter jusqu’à six directions au point de jonction qui correspond au sommet de la tête, ce qui signale que la conscience de notre savant homme, reliée à l’étoile qui brille au firmament, élabore des constructions terrestres selon des mesures et des nombres sacrés, transcrivant la divine proportion dans les formes du monde matériel. Au sommet de cette perspective la coupe est une réminiscence d’un Graal inaccessible, comme peut l’être la mythique quatrième dimension.

Le IVGEMENT de l’arcane XX est également digne d’intérêt avec ce qui est sans doute la grande trouvaille de cette composition :la jambe de l’ange sort du vêtement et touche le sol terrestre.

Cela peut signifier que le céleste et le terrestre ne font qu’un et que ce qui se passe dans l’une ou l’autre sphère à des répercussions dans les autres sphères, illustrant ainsi le célèbre adage de la Table d’émeraude d’Hermès Trismégiste « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

Mais plus que l’habituelle scène du jugement dernier que nous avons coutume de reconnaître dans la tradition des tarots de Marseille, ici il semble que ce soit une autre scène qui nous soit montré. Il y a quatre personnages qui forment un carré et le personnage à notre gauche semble faire brûler quelque chose dans un récipient : serait-ce une offrande ou un rite de divination comme au temple de Delphes où la fumée du laurier qui brûlait était censée inspirer le devin, la Pythie ? Le personnage dans la fosse levant les bras au ciel comme une imploration semble être le chef de cérémonie et de sa main gauche il relève la robe de l’ange comme s’il le dévoilait aux participants et touche sa jambe – désignant ainsi une proximité de conscience – tandis que de sa main droite il colore (?) la bouche de la trompe avec un objet indéfini aux trois couleurs de l’Œuvre alchimique, le noir, le blanc et le rouge. On remarquera aussi la main droite du personnage chevelu (une femme ?) qui plonge dans le flanc du personnage central comme s’il voulait lui en extirper le cœur, à l’image – ne dit-on pas que l’imagination est une vision provoquée par l’image ? – de ces sacrifices humains où le prêtre aztèque retire le cœur de la victime. Nous examinerons aussi les visages des personnages : deux sont obscurcis de vert et l’officiant semble porter un masque à tête de mort. Est-ce une allusion à ces cérémonies des Mystères où les participants dissimulaient leur identité ?

LE DIABLE de l’arcane XV, plus ridicule qu’effrayant, bénéficie d’une trouvaille inédite : il brandit une chaîne au bout d’un manche rouge qui supporte un trident. La chaîne est sans doute une allusion aux enchaînements logiques qui nous paraissent illogiques, comme les effets dont on ne voit pas les causes et, de fil en aiguille, nous suggère la Loi d’action et de réaction, plus connue sous le nom de karma. Comme faute de mémoire des vies précédentes on ne peut connaître l’origine de l’action, de même on ne peut compter précisément le nombre de maillons qui composent la chaîne. A l’autre extrémité du manche, le trident, connu comme attribut du dieu Neptune, nous renvois à l’élément eau, au monde des émotions, sans doute pour nous signifier que devant l’ignorance des causes premières l’incompréhension se traduit par une réaction sur le plan émotionnel.

Il y a bien d’autres arcanes surprenants, comme cet ermite au profil insolite par son absence de nez qui sonne une cloche et se déplace à l’extérieur des remparts de la ville, appuyé sur une canne.

(voyez le montage que nous en avons fait, révélant un étrange visage)

Ne dirait-on pas la description d’un de ces lépreux réprouvé du moyen-âge signalant son passage ? Le collier de perle rappelle la chaîne du diable de l’arcane XV.

Ou bien encore l’arcane LE FOVS où un troisième visage se dissimule dans l’image. C’est une spécificité du tarot anonyme de Paris de mettre des images cachées, ce que nous avons appelé des images subliminales pour le tarot de Viéville, tarot qui en reste le grand spécialiste.

Les arcanes mineurs sont dignes d’intérêt et innovent, par exemple, avec la représentation de personnages de dos, comme ce CHEVALIER D’ESPEE dont on ne voit pas le visage probablement pour signifier que celui qui va abattre son épée et donner la mort, comme instrument du destin, n’a pas d’identité propre.

On notera à quel point le chevalier fait corps avec son cheval pour ne faire plus qu’un, exemple de la symbiose exceptionnelle du cavalier et de sa monture, illustrant « la réunion mystérieuse du cavalier au cheval comme régénération salutaire », comme nous l’expliquons dans notre ouvrage Les Mystères du tarot de Viéville, à la page 296.

La série des bâtons, par exemple, bénéficie d’une représentation différente de ce que l’on trouve dans des tarots plus connus, et se rapproche des jeux de cartes espagnols. Le bâton n’est pas stylisé mais demeure brut.

Sur ces trois cartes de la série de bâton nous voyons bien l’articulation entre le carré terrestre et le carré céleste. Cette division du rectangle de la carte en deux carrés, le carré céleste et le carré terrestre, est une clé fondamentale pour la compréhension du tarot ésotérique. Le tarot comme petit monde, miroir du grand monde, reflète l’antagonisme primordial du Ciel et de la Terre, la polarisation essentielle comme combat antédiluvien entre l’esprit et la matière. Ainsi, avec cette clé, nous pouvons attribuer logiquement un sens aux arcanes mineurs puisque par nature le ciel est l’objet d’une aspiration plus élevée que la terre : le ciel est dégagé de la pesanteur du sol terrestre et communique avec l’infinité des sphères célestes.

Donc, le Cinq de bâton avec ses deux bâtons croisés montre bien l’arrêt dans le carré terrestre et l’équilibre du trois dans le carré terrestre. La carte renversée – les deux bâtons croisés apparaissant alors dans le carré céleste – exprimerait une complication supplémentaire par une spiritualité entravée.

Le Sept de bâton est équilibré mais on remarquera que dans le carré céleste le bâton marron est sur les bâtons vert et rouge – la polarité du vert et du rouge exprime la puissance d’organisation de la nature : le fruit rouge se détachant visuellement sur le vert du feuillage.

Au Dix de bâton, l’équilibre de la figure est contrasté – et diminué – par la plus grande aération de la disposition des bâtons dans le carré céleste.

Ainsi, cette petite étude sur ces quelques exemples nous révèle la puissance évocatrice de ce très intéressant tarot ancien que l’amateur examinera avec le plus grand profit et considérera au même titre que le tarot de Viéville ou le tarot Dodal.