Le tarot de Mantegna

Produit dans la deuxième moitié du XVème siècle ce tarot atypique fut attribué à Andréa Mantegna mais peut aussi bien avoir été gravé par le florentin Baccio Baldini. Plutôt qu’un tarot ce serait d’ailleurs une série d’images didactiques. Il en existe deux séries de planches, la série E et la série S, chacune gravées par un graveur différent. Composé de 50 gravures sur cuivre numérotées en chiffres romains de I à L, cette succession d’images est organisée en cinq séries de 10 cartes : les Hommes, les Muses, les Arts libéraux, les Vertus et les Sphères.

Tarocchi del Mantegna

C’est vraiment cet ordonnancement en une succession précise de 5 séries qui me le fait considérer comme étonnant et exceptionnel. Je vous reproduis ici la préface que j’avais faite pour le livre de Stewart S. Warren, Power & Patterns : poems from the Tarocchi de Mantegna.

« Stewart S. Warren, qui nous a déjà gratifié de publications poétiques sur deux magnifiques tarots anciens, nous livre ici avec son dernier opus Powers et Patterns le fruit de son inspiration et attire notre attention sur un exceptionnel tarot trop méconnu, le tarocchi del Mantegna.

Le tarocchi del Mantegna est un tarot vraiment à part comparativement aux – trop rares – tarots anciens qui ont survécus à l’outrage du temps et sont parvenus jusqu’à nous. Avec ce tarot du XVème siècle il n’y a pas l’habituelle structure des 22 arcanes majeurs ni des quatre séries de mineurs. L’habitué du tarot de Marseille reconnaîtra tout au plus quelques « rescapés » avec l’Empereur, le Pape, Tempérance, Force, Justice puis la Lune et le Soleil. Cet aspect du Mantegna, au premier abord, peut paraître rebutant.

Mais, tout au contraire de s’en détourner, le chercheur curieux s’émerveillera de cette surprenante succession de cinquante cartes (ou lames) qui débute avec MISERO, un pauvre hère en guenille qui s’appuie tristement sur son bâton, et s’achève avec PRIMA CAUSA, une image de la cosmogonie des Anciens où la terre est au centre de l’univers. Et face à une telle succession, un tel enchaînement devrions-nous dire, c’est l’émerveillement qui fait suite à la surprise. Car, d’entrée de jeu, c’est la représentation d’une hiérarchie sociale que nous découvrons dans les dix premières lames : le miséreux – la plus basse condition – est suivi par le serviteur, l’artisan, le marchand, le gentilhomme, le chevalier, le doge (ou premier magistrat), le roi, l’empereur et le pape au sommet de la hiérarchie humaine. L’aspect croissant et décroissant de cette succession hiérarchique est aussi une belle trouvaille : le pape est certainement la fonction la plus haute et la plus difficile à obtenir contrairement au miséreux que le sort jette dans la boue du monde et qui compose l’immense majorité de l’humanité, alors même qu’il n’y a qu’un pape ! Dans ces dix premières lames, autant qu’une représentation du système de caste, c’est une élévation par le mérite dans l’échelle sociale du monde terrestre qui nous est donné à contempler ; et aussi son mécanisme contraire, inscrit en filigrane et exprimant tout autant l’idée de karma : la régression par démérite.
Il y a là un des profonds Mystères de ce tarot, car, exception faite du premier arcane MISERO, n’est-il pas une représentation idyllique, comme si le mal n’existait pas ? Il faut alors imaginer une sorte de tarot de Mantegna inverse où une vertu se doit d’exprimer son contraire. Aussi, l’artisan sous-entend son antithèse, le travail mal fait ; le roi, le tyran ; le pape, l’antipape. Ainsi en serait-il pour toutes les lames, sauf sans doute pour les deux dernières, immarcescibles.

Mais le Monde n’est pas qu’une ascension sociale mondaine ou son contraire. Ce tarot ne se limite pas aux dix premières cartes, et de la lame XI à XIX c’est la représentation des neuf muses qui fait suite. C’est vraisemblablement une suggestion de ce qui inspire l’âme de l’homme, le grandi et lui révèle fugacement la déité en l’homme. Ainsi, à la vingtième lame, c’est Apollon, intermédiaire entre les dieux et les hommes, qui porte le rameau d’olivier sur le monde. C’est lui qui introduit les sciences avec les dix lames suivantes et on remarquera que la hiérarchie scientifique des Anciens est respectée puisque l’Astrologie et la Théologie sont respectivement la vingt-neuvième et la trentième lame, les deux dernières de cette série de dix.
La progression continue puisque, de la lame XXXI à la lame XXXX, nous voyons défiler les dix qualités émotionnelles et intellectuelles qui permettent à l’homme – l’homo sapiens – de vivre, se maîtriser et progresser dans la vie sociale de notre communauté humaine. Il serait d’ailleurs plus juste de dire neuf qualités émotionnelles et intellectuelles puisque cette série de dix lames s’achève sur FEDE, la Foi, une qualité éminemment spirituelle.
Ainsi, cette lame XXXX introduit la dernière série de dix lames, série cosmique et supra-humaine, avec les sept planètes du monde antique, ou son équivalence occulte, les sept régents planétaires ; puis OCTAVA SPERA, le ciel supérieur, « le Monde de l’Esprit Divin et sans formes » ; ensuite, PRIMO MOBILE, ou Fohat, « Force vivante créée par la VOLONTÉ » ; et finalement PRIMA CAUSA, la cause éternelle, ou « Celui dont rien ne peut être dit ».

Peut-on rêver voyage plus fulgurant que celui que nous offre le tarrochi de Mantegna, voyage initiatique où l’on parcourt en cinquante étapes toute l’étendue de la création divine ? En sublimant la matière et en unissant la Terre au Ciel, où « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et ce qui est en bas est comme ce qui est en haut », c’est à un voyage transcendantal que nous invite cet exceptionnel tarot.

Avec Powers et Patterns Stewart S. Warren, qui est un amoureux des beaux tarots, nous invite à la découverte du tarocchi del Mantegna en nous guidant poétiquement sur les cinquante marches de ce temple cosmique. Avec rythmes et rimes, il nous immerge dans cet univers de non-dit que sont les images du tarot, prolonge en nous les interrogations qu’elles suscitent en nous suggérant l’infinité de ce que la carte, univers clos et fini en apparence, recèle de Mystères. »